🔮 Sankara contre le terrorisme : « 5 leçons pour faire face Ă  l’insĂ©curité »

Depuis le Portugal oĂč il se trouve en sĂ©jour de recherche, Dr Ra-Sablga Seydou OuĂ©draogo a transmis cette tribune, aux quotidiens « L’Observateur Paalga » et « Le Pays », Ă  l’occasion de l’anniversaire de l’avĂšnement de la RĂ©volution burkinabĂš et de la fĂȘte de l’indĂ©pendance, dans un contexte marquĂ© par l’insĂ©curitĂ©.

Au pire moment de notre histoire, nous avons besoin, plus que jamais, du plus grand homme de notre histoire pour « fortifier notre peuple courageux », Ă  la « conquĂȘte de la libertĂ© et du progrĂšs ». Dans la tempĂȘte, Sankara peut ĂȘtre un recours prĂ©cieux contre l’obscurantisme et l’insĂ©curitĂ© terroriste et contre l’apathie gĂ©nĂ©rale. De lui, nous pouvons apprendre plusieurs choses qui nous manquent cruellement aujourd’hui, plusieurs leçons pour nous mettre Ă  la hauteur du dĂ©fi historique, Ă  commencer par le sens de la prioritĂ© et de l’urgence.

Leçon 1 : le sens de la priorité

« Le champagne pour quelques-uns ou l’eau potable pour tous ». Cette formule de Sankara illustre le sens des prioritĂ©s d’un homme attachĂ© Ă  la cause des majoritĂ©s dĂ©favorisĂ©es. 35 ans aprĂšs son assassinat, parce que trop de champagne a coulĂ© dans les gorges des Ă©lites gouvernantes, l’eau potable demeure un dĂ©fi quotidien complexifiĂ© par l’insĂ©curitĂ© terroriste.

En pleine tempĂȘte terroriste, il est trĂšs difficile de lire la prioritĂ© nationale dans la gestion courante des affaires publiques. Les relevĂ©s des Conseils des ministres restent insipides, pendant que nous perdons contrĂŽle sur des pans entiers de notre territoire. En 2016, l’étude annuelle de l’Institut FREE Afrik sur la situation nationale s’intitulait « prioriser les prioritĂ©s ». Nous n’avons cessĂ© depuis lors de rappeler que quand tout est prioritaire, c’est que rien ne l’est. HĂ©las, la concurrence des plateformes secondaires a continuĂ©, elle est du reste Ă  l’aube d’un nouveau cycle. J’ai rĂ©cemment consultĂ© une base de donnĂ©es sur les achats d’équipements militaires du Burkina Faso durant les annĂ©es passĂ©es. En dĂ©pit de tout ce qui est dit, on est frappĂ© par la modestie des achats d’armements qui n’ont, du reste, Ă©tĂ© rĂ©ellement engagĂ©s que trois ans aprĂšs les premiĂšres attaques ! L’augmentation du salaire des ministres et sa justification pathĂ©tique et ubuesque par la chertĂ© de la vie, par un pouvoir de Transition Ă  peine installĂ©, l’anti-Sankara par excellence, montrent oĂč sont les prioritĂ©s.

Sankara peut nous aider Ă  cerner la PrioritĂ© et Ă  nous y dĂ©dier. Mais hĂ©las, il est plutĂŽt entrepris de piĂ©tiner sa mĂ©moire et d’insulter sa famille. La grande diversion et division nationale, crĂ©Ă©e par l’agenda du retour frauduleux de Blaise CompaorĂ©, montre clairement que nous ne savons pas nous concentrer sur la prioritĂ© des prioritĂ©s. Je sais que beaucoup de nos compatriotes, de trĂšs bonne foi, croient plutĂŽt que cela va servir l’objectif de la sĂ©curitĂ©. Ils se trompent de thĂ©rapie parce qu’ils se trompent de diagnostic. Le retournement de la situation est Ă  prĂ©voir dans les mois Ă  venir. Quand nous allons nous rendre Ă  l’évidence que le retour de CompaorĂ© n’empĂȘchera pas la montĂ©e de l’insĂ©curitĂ©, Ă  moins de changer radicalement de politique, la dĂ©sillusion sera au rendez-vous et le retour du bĂąton sera violent. Avis Ă  ceux qui ont matraquĂ© la justice.

Le sens des prioritĂ©s n’est pas seulement opposable aux gouvernants. Il fait dĂ©faut Ă  plusieurs acteurs stratĂ©giques. L’agenda politicien actuel qui est au fond une guerre de (re)positionnement pour s’offrir les meilleures chances d’ĂȘtre Ă  la table, en dĂ©pit des professions de bonne foi et des dĂ©clarations cosmĂ©tiques, n’a pas la sĂ©curitĂ© et la gestion du drame humanitaire au cƓur de ses prĂ©occupations. Il est par ailleurs effarant de voir l’apathie des milieux universitaires face au terrorisme. En confĂ©rence il y a quelques semaines Ă  l’universitĂ© de Koudougou, j’ai fait part Ă  un ami de mon inquiĂ©tude : l’universitĂ© va rester dans son ronronnement Ă  rĂ©pĂ©ter les vieilles antiennes inopĂ©rantes quand des Ă©tudiants vont commencer Ă  rejoindre les rangs terroristes ; seul le bruit des rafales terroristes va rĂ©veiller le monde universitaire, ce sera hĂ©las trop tard. J’espĂšre que l’histoire me donnera tort.

Leçon 2 : le sens de l’urgence

Dans un tĂ©moignage sur son ami Sankara, le prĂ©sident Rawlings parle de son impatience face Ă  la misĂšre : la misĂšre des populations lui Ă©tait insupportable et en consĂ©quence il Ă©tait constamment Ă©veillĂ© par le sentiment d’urgence. Tous ses collaborateurs tĂ©moignent de la grande pression que ce bourreau du travail mettait Ă  tout le monde dans la gestion des affaires publiques. Ce sentiment d’urgence nous manque, cruellement. Il dĂ©coule du manque de sens des prioritĂ©s. Ce qui n’est pas perçu comme prioritaire ne peut ĂȘtre urgent.

Depuis sept ans que l’insĂ©curitĂ© terroriste monte, nous ne semblons pas encore en voir l’urgence. Mon appel Ă  l’urgence, lancĂ© Ă  l’occasion d’un colloque en juin 2018 Ă  Bobo-Dioulasso a Ă©tĂ© traitĂ© de catastrophiste par une haute autoritĂ© qui, promue ministre de la DĂ©fense quelques semaines aprĂšs, est restĂ©e impuissante face Ă  la catastrophe qui s’incrustait sous ses yeux.

Depuis le dĂ©but de la Transition, rien ne semble avoir arrĂȘtĂ© l’inertie et l’indolence qui caractĂ©risaient le rĂ©gime KaborĂ©. La dĂ©bauche d’énergie sur des chantiers secondaires est peut-ĂȘtre ce qui a changĂ©.

De mĂȘme, la perturbation des liaisons entre les villes par des blocages de convois, des attaques et des explosions de ponts, etc. est une composante de la stratĂ©gie terroriste en cours d’exĂ©cution, sous nos yeux : une urgence triviale et vitale. Mais hĂ©las, il semble que non.

En somme, l’absence du sens de l’urgence explique le paradoxe de la quasi-inertie pendant que le ciel nous tombe sur la tĂȘte. Les Ă©quipements arrivent au compte-goutte, les effectifs militaires et sĂ©curitaires sont Ă©toffĂ©s Ă  pas bloquĂ©s, l’économie n’est pas mise au service du dĂ©fi historique, les forces vives ne sont pas mobilisĂ©es, la jeunesse est abandonnĂ©e, une partie a ses revendications d’un sauveur putatif russe, bref, d’immenses ressources oisives sommeillent pendant que la Nation se meurt, car ce sens de la prioritĂ© et de l’urgence nous manque, cruellement. La capacitĂ© de mobilisation populaire Ă©galement.

Leçon 3 : la capacité à nous mobiliser en comptant sur nos propres forces

Les annĂ©es Sankara ont Ă©tĂ© incontestablement celles des plus grandes mobilisations populaires pour la construction nationale. Les principaux rĂ©sultats de Sankara sont dus Ă  cet enthousiasme que lui et ses camarades ont su susciter chez les masses populaires acquises Ă  l’idĂ©e de compter sur ses propres forces. Elles ont en consĂ©quence rejoint le chantier national et apportĂ© leurs pierres pour les cordons pierreux contre l’érosion, pour les citĂ©s de la RĂ©volution, pour la salubritĂ© publique, etc. Il semble que la Transition tente de remettre au goĂ»t du jour cette mobilisation pour la salubritĂ© publique. HĂ©las, on ne peut pas engager les majoritĂ©s dans l’Ɠuvre de salubritĂ© publique si on ne sait pas convaincre qu’on est soi-mĂȘme propre, ou Ă  tout le moins qu’on en a la prĂ©occupation. C’est lĂ  une autre leçon Ă  tirer de Sankara : l’exemplaritĂ© pour donner le la de la mobilisation. Avant d’en venir Ă  cette autre leçon, ajoutons quelques lignes sur la mobilisation populaire.

Nous sommes 30 millions de BurkinabĂš, 20 Ă  l’intĂ©rieur et une diaspora de 10. Une moitiĂ© de notre pays Ă©chappe Ă  la souverainetĂ© de l’Etat, le pays est tenu en respect par quelques milliers de bandes armĂ©es. Face Ă  elles, nous nous confions Ă  une armĂ©e mal Ă©quipĂ©e et dĂ©moralisĂ©e et Ă  ses supplĂ©tifs des pĂ©riphĂ©ries. Comme je l’ai Ă©crit plus haut, d’énormes Ă©nergies restent oisives pendant que le pays dĂ©rive.

Le dĂ©bat public est largement dominĂ© par le choix, trop souvent posĂ© comme binaire, du partenaire pour nous libĂ©rer : la Russie ou la France ? La Russie contre la France. La seconde focalise nos Ă©nergies et nos cris d’orfraie contre son impĂ©rialisme ; la premiĂšre cristallise des rĂȘves d’une puissance dont l’intervention Ă  elle seule suffirait Ă  rĂ©tablir la sĂ©curitĂ©. Sankara nous avait pourtant mis en garde contre l’idĂ©e des bailleurs de fonds, il n’existe pas des « hommes dont le bĂąillement suffit Ă  insuffler le dĂ©veloppement », encore moins la sĂ©curitĂ©. Il faut apprendre la leçon : on ne sĂ©curise pas, on se sĂ©curise ; et il n’y a point de salut en dehors de nos engagements propres, bien qu’ils aient besoin de partenariats stratĂ©giquement bien tissĂ©s pour bĂątir la sĂ©curitĂ©.

Apprendre de Sankara c’est aussi apprendre de ses erreurs. La mobilisation populaire sous la RĂ©volution n’a pas donnĂ© que de belles choses. Les ComitĂ©s de dĂ©fense de la rĂ©volution (CDR) ont occasionnĂ© d’importants problĂšmes et leurs excĂšs ont causĂ© beaucoup de tort Ă  la RĂ©volution. Dans bien des cas, les CDR n’étaient pas les plus vertueux de leurs quartiers ou de leurs villages. La dĂ©lation, le trafic d’influence et des injustices importantes Ă©taient Ă  leur actif. Sankara l’a lui-mĂȘme reconnu. Ce rappel nous met en garde contre l’aventurisme, car des excĂšs de cette nature peuvent ĂȘtre largement contre-productifs et alimenter l’action terroriste. Mobiliser toute la nation et obtenir l’élan populaire contre le terrorisme ne veut pas dire ouvrir la voie Ă  toutes sortes d’aventures. L’encadrement de la mobilisation populaire, ainsi que des garde-fous contre les dĂ©rives sont indispensables. Bien que de braves civils dĂ©fendent au quotidien, hĂ©roĂŻquement, la terre de nos ancĂȘtres, on a vu les consĂ©quences des excĂšs des koglweogo, on assiste aussi Ă  des dĂ©rives chez des VDP.

La capacitĂ© de mobilisation elle-mĂȘme est en lien avec l’exemplaritĂ© des dirigeants qui par ce moyen peuvent gagner la confiance des populations. Cela m’amĂšne Ă  la quatriĂšme leçon.

Leçon 4 : l’exemplaritĂ© pour donner le la de la mobilisation de la Nation

La caractĂ©ristique la plus connue du style du gouvernement de Sankara est l’exemplaritĂ© qu’il a su mettre au sommet de l’Etat : la bonne gouvernance avant l’heure, la vertu au pouvoir.

Nous vivons une Ăšre de crise de confiance entre les gouvernants et les populations, pas seulement en Afrique, un peu partout dans le monde, certes Ă  des degrĂ©s diffĂ©rents. Chez nous, le niveau de dĂ©fiance vis-Ă -vis de l’autoritĂ© politique est si grand qu’il est incompatible avec la mobilisation adĂ©quate contre le terrorisme. MĂȘme quand ils sont de bonne foi, les gouvernants bĂ©nĂ©ficient rarement du soutien d’une population blasĂ©e, dĂ©sabusĂ©e et dĂ©sormais incrĂ©dule. A fortiori, quand les gouvernants sont les adeptes du dieu-argent, il leur est lĂ©gitimement opposĂ© la dĂ©fiance populaire. Pour une large part, cette dĂ©fiance est justifiĂ©e. L’enrichissement illicite des dirigeants et des hauts fonctionnaires est tellement risible qu’il jette un discrĂ©dit sur la justice qui elle seule semble ne pas pouvoir/vouloir le saisir.

En moins de six mois, les autoritĂ©s de la Transition n’ont pas pu conquĂ©rir un vĂ©ritable soutien populaire par des actions concrĂštes montrant leur bonne foi et leur exemplaritĂ©. Bien au contraire, le timide soutien tacite et la bienveillance dont elles pouvaient se prĂ©valoir aux premiĂšres heures de leur prise de pouvoir se sont dissipĂ©s comme de la farine dans l’air. Elles n’ont montrĂ© aucun acte symbolique de taille, bien au contraire, l’augmentation de leur rĂ©munĂ©ration, l’anti-Sankara par excellence ; Ă  titre d’illustration, le piĂ©tinement de la dĂ©cision de justice et le maintien d’un train de vie de l’Etat pourtant dĂ©criĂ© ont convaincu qu’elles n’entendaient pas incarner l’exemple.

Le recours Ă  Sankara peut ĂȘtre ici prĂ©cieux. Mais les princes du jour le peuvent-ils encore ? En effet, en la matiĂšre, le doute ne bĂ©nĂ©fice pas Ă  l’accusĂ©, non, a priori c’est plutĂŽt la certitude que les gouvernants sont cupides et centrĂ©s sur des intĂ©rĂȘts Ă©goĂŻstes. Il est extrĂȘmement difficile de se convaincre du contraire, en particulier quand les rĂ©criminations populaires sont pour l’essentiel vraies. Les personnes rĂ©ellement propres dans ce cas, et, quoique minoritaires, elles existent, sont les plus Ă  plaindre. Pour les autres, des stratĂ©gies populistes peuvent temporairement soigner l’image, mais le vernis ne tient pas longtemps.

L’exemplaritĂ© est nĂ©cessaire pour fonder une lĂ©gitimitĂ© et une crĂ©dibilitĂ© populaires au service de la prise de dĂ©cisions difficiles, tant dans le pays que vis-Ă -vis de l’extĂ©rieur, indispensables pour la conquĂȘte de la sĂ©curitĂ©.

Je l’ai dĂ©jĂ  dit ailleurs : c’est par sa vertu que Sankara s’est imposĂ© comme l’idole de la jeunesse burkinabĂš et africaine. Ce n’est ni par sa tenue militaire ni par un verbiage creux sans lien avec ses actes. Si nos dirigeants veulent rĂ©ussir la mobilisation indispensable pour faire face au pĂ©ril, il leur faut donner autre chose que l’argent sale de la corruption ; car contrairement Ă  une pensĂ©e populaire, l’argent n’est pas le nerf de cette guerre ; l’argent peut, peut-ĂȘtre, organiser des meetings payĂ©s, mais pas la mobilisation rĂ©elle pour une guerre, pour une guerre de libĂ©ration nationale.

La leçon de gouvernance de Sankara est celle de l’exemplaritĂ© au pouvoir, de l’intĂ©gritĂ© et du respect du bien public, de l’engagement farouche contre la gabegie et la corruption. Les semaines Ă  venir nous Ă©claireront sur l’engagement de la Transition contre la corruption. Mais d’ores et dĂ©jĂ , on peut ĂȘtre dĂ©jĂ  sceptique. En effet, le faux dĂ©bat ouvert par les autoritĂ©s sur la justice contre la nation, un faux-dilemme typique dirait-on dans un cours d’auto-dĂ©fense intellectuel comme celui que j’enseigne, n’augure rien de prometteur. Quelle idĂ©e que d’opposer la Nation Ă  la justice ? Comme si Blaise Ă©tait la Nation : la Nation est au-dessus de la justice ; Blaise est mis au-dessus de la justice ; donc Blaise est la Nation ; Ă  moins qu’il soit plutĂŽt le sommet du sommet de la pyramide des valeurs. Le faux-dilemme justice contre la Nation, est, dans bien des cas, un relativisme Ă©thique qui cache en rĂ©alitĂ© une morale douteuse ou une absence de morale. Pourtant la lutte contre la corruption requiert un minimum d’éthique Ă  la base. A moins qu’on nous serve une justice Ă  deux vitesses : celle accommodante vis-Ă -vis des copains et des nouveaux amis ; celle cavaliĂšre contre les ennemis. Que les sceptiques comme moi patientent, juste quelques semaines.

Leçon 5 : une économie de guerre fondée sur la praxis de Sankara

La derniĂšre leçon que je retiens de Sankara contre le terrorisme est moins triviale parce qu’une vision exclusivement militariste domine notre comprĂ©hension de cette guerre. Le feu des canons est indispensable pour tenir l’ennemi en respect et il faut monter, rĂ©ellement, en puissance de feu. Mais une guerre de cette nature ne se gagne pas seulement avec des armes. A en croire les grands thĂ©oriciens et les grands chefs de guerre qui ont affrontĂ© dans l’histoire des situations de cette nature, la composante purement militaire et sĂ©curitaire constitue le cinquiĂšme de l’action victorieuse. Dans la panoplie des rĂ©ponses, l’économie de guerre est centrale.

L’économie de guerre en un rĂ©amĂ©nagement radical des activitĂ©s productives et commerciales pour servir les objectifs de la guerre. Elle nous est indispensable pour : i) contenir les impacts Ă©conomiques dĂ©sastreux et les consĂ©quences humanitaires dramatiques de cette guerre ; ii) appuyer l’effort de guerre ; et iii) desserrer l’économie politique de la conflictualitĂ©. Sans jamais avoir organisĂ© une vraie Ă©conomie de guerre, la praxis de Sankara nous est tout de mĂȘme utile pour ce chantier.

La crise alimentaire aggravĂ©e par l’insĂ©curitĂ© se poursuivra car les rĂ©ponses humanitaires fondĂ©es sur l’aide extĂ©rieure, comme le dirait Sankara, « nous bloquent et installent en nous des mentalitĂ©s d’assistĂ©s ». Un enjeu majeur est de remettre en production les centaines de milliers d’agriculteurs, d’éleveurs et d’artisans qui ont fui leurs villages. J’ai rĂ©cemment visitĂ© une pisciculture tenue par un gendarme. J’y ai appris qu’une espĂšce de poisson qui grandit plus vite que la moyenne avait Ă©tĂ© introduite par Sankara, en provenance de Madagascar, pour soutenir la sĂ©curitĂ© alimentaire. C’est l’un des exemples de ce qu’il faut faire : recourir Ă  des espĂšces, des variĂ©tĂ©s, des technologies et des pratiques innovantes pour accroĂźtre la productivitĂ© agro-pastorale au service de la rĂ©silience socio-Ă©conomique et de la souverainetĂ© alimentaire. Cela est Ă©galement indispensable pour desserrer la concurrence de plus en plus Ăąpre pour des ressources de plus en plus rares qui alimentent, en sourdine, le conflit, en particulier communautaire.

Plus que jamais, « produire ce que nous consommons, consommer ce que nous produisons » est une sagesse qui doit nous gouverner. Que dirait Sankara de cette diplomatie panafricaine qui quémande les grains de blé ukrainiens ?

Sankara avait dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  faire confectionner les tenues militaires Ă  partir de la production des tisserands burkinabĂš. Il nous faut reprendre cela pour construire une Ă©conomie de guerre qui crĂ©era par ailleurs des liens vertueux entre l’armĂ©e et son peuple. Les camps militaires peuvent ĂȘtre dĂ©sormais nourris par les productions de dĂ©placĂ©s internes organisĂ©s avec le soutien de technologies amĂ©liorĂ©es qui permettent d’accroĂźtre les rendements ; car de cette guerre, nous devons apprendre Ă  produire plus sur des lopins de terre rĂ©trĂ©cis.

Par ailleurs, l’auto-ajustement Ă©conomique et financier sous Sankara, prĂ©cĂ©dĂ© du reste par la pĂ©riode de rigueur financiĂšre sous Lamizana-Garango, peut nous inspirer une gestion plus stricte et plus vertueuse de nos finances publiques au service de l’effort de guerre et de la prise en charge du drame humanitaire.

Bref, cette guerre comporte une opportunitĂ© de mise aux normes de nos finances publiques et de notre Ă©conomie ; c’est le dĂ©fi du dĂ©veloppement Ă©conomique qui est autrement posĂ©. Saisissons cette opportunitĂ©, ne gĂąchons pas cette crise, Sankara peut nous y aider.

Pour Ă©viter les malentendus. Avant de conclure, quelques mots pour Ă©viter tout malentendu. D’abord, tout ce qui a Ă©tĂ© Ă©crit peut alimenter la nostalgie chez certains et le pessimisme chez d’autres qui diraient : hĂ©las, Sankara n’est plus lĂ  ! On n’a pas besoin d’ĂȘtre Sankara pour tirer leçons de son expĂ©rience. Certes, il est extrĂȘmement difficile de se conduire comme lui, d’avoir sa droiture et son patriotisme. Mais il peut au moins constituer pour nous un horizon, une ligne d’avenir qui nous pousse au dĂ©passement. Par ailleurs, Sankara n’était pas un saint. Tant mieux. Il peut en consĂ©quence ĂȘtre un vrai modĂšle et non une idole Ă  dĂ©ifier.

En tout Ă©tat de cause, Sankara sera pour notre pays ce que Nasser est pour l’Égypte, ce que AtatĂŒrk est pour la Turquie, ce que NapolĂ©on est pour la France, ce que Mandela est pour l’Afrique du Sud : pas un saint, mais un formidable catalyseur de la Nation. Le temps le rĂ©habilitera ainsi, c’est ma conviction.

Je vais conclure par cette anecdote qui laisse la parole Ă  Sankara. Le 15 octobre 1987, aprĂšs une sĂ©ance de travail durant laquelle ils ont parlĂ© du diffĂ©rend qui couvait entre les deux chefs de la RĂ©volution ainsi que du complot qui se tramait contre le prĂ©sident, Sankara raccompagne son ami d’enfance. Celui-ci prend en effet congĂ© de lui pour, dit-il aller affronter, au jeu d’échecs, un prĂ©tentieux, qui vient d’arriver dans la ville, et qui le dĂ©fie, lui, le grand maĂźtre au « roi des jeux ». AprĂšs l’aurevoir qui s’avĂšrera ĂȘtre un adieu, alors qu’il prend son chemin, il sent le regard du prĂ©sident dans son dos. Il se retourne et revient vers son ami : « pourquoi me regardes-tu ainsi ? » demanda-t-il, « pourquoi ne retournes-tu pas continuer ton travail ? ». « Nous sommes Ă  un moment critique de l’histoire du pays. Fais en sorte qu’il ne soit pas dit que pendant que se jouait le destin du pays, tu jouais aux Ă©checs ». Telle fut en gros la rĂ©ponse du prĂ©sident. Message d’adieu Ă  un ami. Peut-ĂȘtre message posthume Ă  un peuple, message du hĂ©ros national Ă  sa Nation : individuellement et collectivement, faisons en sorte qu’il ne soit pas dit que pendant que se jouait le destin du pays nous jouions aux Ă©checs ou Ă  tout autre jeu ; que pendant que la Nation dĂ©rivait nous Ă©tions distraits. Ressaisissons-nous, car pas question de livrer le pays aux assassins d’aube (CĂ©saire).

Dr Ra-Sablga Seydou Ouédraogo

Economiste-chercheur, Directeur exĂ©cutif de l’Institut FREE

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